Mamou d’Angi Máté pourrait-il s’adresser à des enfants ?

LapinsTelle est la question qui a traversé le débat animé, le 11 décembre dernier, par Marie-Odile Thirouin, maître de conférences à l'université de Lyon 2, à l'occasion de la soirée qu'organisait l'Institut hongrois de Paris autour des Différences féminines dans la littérature contemporaine d'Europe centrale et orientale. Question importante s'il en est, et qui a permis d'inscrire Mamou d'Angi Máté, traduit par Zsuzsa Kosza et illustré par Elza Lacotte, dans la veine de ces littératures contemporaines qui nous parviennent de l'Est européen pour réinterroger, avec distance, la place et le rôle de l'enfant dans les régimes autoritaires. Comment ne pas penser en effet, en lisant Mamou, à Les lapins ne meurent pas de Savatie Bastovoi (Moldavie, ed. Jacqueline Chambon), à Les neiges bleues de Piotr Bednarski (Pologne, Biblio poche), ou encore à cette autre ode aux enfants nés dans la pensée totalitaire du hongrois György Dragomán qu'est Le Roi blanc (ed. Gallimard) ? Mamou a pourtant quelque chose d'unique, qui n'a pas manqué d'être souligné : l'auteure n'y raconte pas les faits traumatiques de son enfance comme le ferait une autobiographie « classique ». Elle tente de reconstituer le langage de l'enfant qu'elle a été, en situant l'action du récit précisément au moment où cette enfant, qui n'a pas encore l'âge de posséder les mots pour verbaliser de façon parfaitement structurée la dureté de la vie à laquelle elle est confrontée, joue, intriguée par cette mamou, mi-grand-mère, mi-sorcière, qui la regarde avec « des yeux qui ne l'aiment pas », mais dont elle ne cesse de souligner la poésie et la drôlerie. L'enfant et son imaginaire : deux armes imparables contre le caractère mortifère de toute dictature (dans le cas présent, celle qui a sévi, y compris en Transylvanie, sous le régime de Nicolae Ceausescu) ? Et puisque c'est une enfant qui parle, ne pourrait-on donc pas considérer que l'exemple de sa résilience puisse être aussi conté, avec ces mêmes mots d'enfant, à d'autres enfants ? La question a tellement surpris l'assistance qu'elle est d'abord restée un peu comme en suspens. La première réponse catégorique — « Non ! C'est impossible ! » — s'est bientôt mise à vaciller sur ses bases. Et tous de se voir soudain enjoins à adopter le point de vue de l'enfant, en particulier de celui que l'on a parfois profondément enfoui en nous. Qu'allait-on lui répondre, à cette « petite voix » intérieure ? Était-il seulement permis de répondre « oui ! » ? Il se trouve qu'au même moment, une odeur de cannelle se mit à envahir la salle. On décida donc de la suivre, un peu en silence, mais le regard espiègle et complice retrouvé, et c'est ainsi que l'on s'aperçut que le vin chaud hongrois avait la saveur d'une confiserie...

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