Entretien avec Juliette Keating : "Avec les loups, mais sans les fées"

Est-il vrai que, pour écrire Awa, tu as commencé par écrire sur la chaleur ? Qu’est-ce qui t’intéressait dans cet exercice ?

Je me souviens du lieu et de l’instant précis où m’est venu le désir, le besoin absolu, d’écrire sur la chaleur et plus exactement, sur la chaleur dans la ville. En plein été, dans la ville de banlieue parisienne où j’habite depuis presque toujours, mais pas en son centre. Dans l’un de ses quartiers limitrophes, je regardais les plaques de rues à la recherche d’une adresse en me demandant où situer sur le plan cette placette que la chaleur avait vidée et si je n’étais pas sortie des frontières communales. C’est ce déplacement excentré dans une ville familière, mais qui me devenait soudain étrangère, méconnaissable, écrasée sous une intense chaleur, qui est à l’origine de l’histoire d’Awa : la sensation physique éprouvée par un corps de femme, déambulant dans la ville caniculaire qu’elle ne reconnaît plus.

La grande chaleur, par les vibrations de l’air et les modifications de la perception sensorielle qu’elle engendre, a pour effet la déréalisation du monde ordinaire, la perte des repères et des évidences. Il en est de même de la perception temporelle. La canicule suspend le temps, enferme ceux et celles qui la subissent dans une éternité infernale. Les plus riches ont le luxe du mouvement, grâce à la climatisation. Ils ont la possibilité de quitter la ville pour des destinations qu’on imagine plus tempérées, aérées, où le manque d’eau ne se fait pas sentir, parce qu’ils sont privilégiés. Les pauvres, les vieux, les malades, demeurent dans la fournaise, tétanisés, mourants, jusqu’à ce que ceux et celles qui le peuvent encore, poussés par la volonté de vivre, retrouvent la maîtrise du temps avec la capacité à se révolter ensemble.


Awa pourrait se situer dans n’importe quelle ville en voie de gentrification, notamment de la banlieue parisienne. Pourquoi avoir planté le décor de la fable dans un quartier qui ressemble à un vaste chantier, où les personnages semblent avoir perdu tout ce qui faisait leurs repères ? Certains semblent reclus dans des appartements qu’ils ne peuvent pour autant pas quitter bien que promis à la destruction. Le monde dans lequel tu situes l’action d’Awa semble déjà totalement ravagé. Pourquoi avoir voulu faire de l’environnement une figure autant qu’un moteur de l’action ?

Nos villes sont de grands corps malades, infectés par la concentration polluante, la croissance démographique et les spéculations. Elles sont démembrées puis remembrées autrement par des docteurs fous, des promoteurs mafieux et des politiciens corrompus, tous obsédés par la quête de rentabilité, le contrôle policier des flux et des populations, le « nettoyage » selon le sens bourgeois d’ordre hygiénique et d’entre-soi de propriétaires bien nés. La végétation subit de plein fouet cette attaque assassine sur le corps de la ville. On arrache les grands vieux arbres, et on dispose quelques pousses malingres, plantées dans des pots, pour ne pas que les racines en pleine terre chahutent le dallage ou l’asphalte. Des arbres dont on ne voit pas très bien comment ils pourraient un jour faire de l’ombre. La totalité des espaces susceptibles d’être bâtis sont construits, les rares zones plantées sont domestiquées à la pelleteuse, transformées en parcs de loisirs. L’aspect minéral des villes accentue encore les effets de la canicule.

Quant aux lieux de vie alternatifs ou aux espaces habités par des populations à l’écart, pauvres toujours, étrangères parfois, ils sont vidés de leurs habitants que les braves gens associent à la saleté, à une existence quasi bestiale et à la délinquance. Des hommes, des femmes, des familles entières se retrouvent à la rue, brisées, chassées. Plus d’interstices, plus de failles, plus de friches ni de terrains vagues : il n’y a plus de jeu dans la ville high tech où toutes les parties doivent s’ajuster au plus serré, car pas un mètre carré n’échappe aux accapareurs. Le « grand remplacement » dans les villes populaires, c’est cela : l’embourgeoisement, la gentrification, la sélection des habitants par l’argent et le mode de vie avec l’envolée des prix des logements et l’éradication des marges. Le respect de l’environnement proclamé par ces mêmes docteurs fous, promoteurs mafieux et politiciens corrompus amoureux de la biodiversité bankable et du capitalisme vert, est bien entendu de l’ordre du discours électoral et de la publicité marchande. Ce n’est pas un mur végétalisé et trois ruches sur le toit qui vont compenser les dommages irréversibles que produit la concentration urbaine.

Awa évolue dans une ville dont l’ensemble de la voirie est en travaux, entravant la circulation des habitants. Les immeubles anciens sont démolis ou condamnés, des constructions nouvelles apparaissent, mais la canicule suspend le carnage, et la ville est abandonnée, béante, sur la table d’opération, les tripes à l’air. C’est irrespirable. Les responsables de tout ce gâchis comme de la pénurie d’eau sont bien entendu insaisissables. Awa s’ancre dans ce moment particulier où le mal, la transformation catastrophique de la ville, est en cours mais se trouve freiné par un autre mal, la canicule, que le premier a contribué à produire.

Dans ce monde en perte d’identité, tu crées Awa, une jeune femme en devenir qui ne sait pas d’où elle vient, au point que, progressivement, la question de l’identité semble devenir centrale dans ton roman. Est-ce que cela a aussi fait partie des points de départ de ton écriture ? Ou bien la question de l’identité des personnages s’est-elle imposée progressivement et pourquoi ? Est-ce aussi un texte sur la manière dont on crée de l’étrangeté, de l’étrangéité, plus simplement l’étranger ?

Awa n’a plus la mémoire de ses premières années. Elle doit construire son identité à partir d’une page qui n’est pas vierge mais effacée. Ce qui lui est arrivé n’est pas connu mais, quoi qu’il en soit, c’est d’une extrême violence. On ne peut pas grandir bien en portant en soi une énigme abyssale, celle de sa naissance, la privation de sa mère, l’ignorance de ses origines familiales, de son histoire. La question de l’identité a donc surgi avec l’apparition de ce personnage né de la chaleur : une enfant devenue une adolescente qui devient une femme, et dont la couleur de peau est noire.

Awa a la forme d’une fable, mais j’espère que le roman dit aussi quelque chose sur l’état de ce pays. En France, malgré les valeurs républicaines proclamées, prônant notamment l’égalité des citoyen.nes, la couleur de peau n’est pas neutre, il n’est pas indifférent d’être blanc.blanche ou racisé.e. Nous ne sommes pas encore sorti.es de notre passé esclavagiste puis colonisateur, et nous vivons aujourd’hui une forme de colonialisme interne. Notre histoire coloniale est marquée, entre autres crimes, par le traitement infligé aux enfants colonisés : enfants déplacés et placés, brutalement arrachés à leur mère, privés du récit de leur origine, acculturés. L’amnésie a été pour certains d’entre ces enfants une manière de survivre à la violence qui leur a été faite au nom de la « civilisation » blanche. Awa, comme eux, ne se souvient pas.

Awa noire, Awa sauvage, Awa étrangère : les personnages qui la côtoient, à l’exception peut-être de la vieille dame, ne cherchent pas à savoir qui elle est, à entrer en communication avec elle en tant que personne singulière, en tant que sujet libre. Ils projettent sur la jeune femme noire des représentations qui satisfont leurs propres fantasmes. Awa est captive de tous ces discours que d’autres, surtout des hommes, tiennent sur elle, et dans lesquels elle ne peut pas se reconnaître, pas même dans l’amour que semble lui porter Raphaël, et qui est plus qu’ambigu. Awa solitaire, abandonnée, doit s’armer pour échapper à ces représentations qui l’enferment. Elle s’interroge de plus en plus sur son identité, sur son histoire. Ces interrogations sont un chemin, malaisé et obscur, mais un chemin tout de même qu’elle emprunte pour se libérer.

Le motif de la disparition n’atteint pas seulement le quartier dans lequel vit Awa. Il semble déteindre également sur les personnages qui entourent les jeunes que tu mets en scène. Je pense en particulier à cet homme qui a d’abord recueilli Awa petite, et qui s’est évaporé sans que personne ne sache ce qui lui est arrivé. Je pense aussi au personnage de la mère du jeune Raphaël qui a disparu pour cause de longue maladie. Le sentiment est que les jeunes que tu mets en scène sont livrés à eux-mêmes dans un monde où les adultes semblent totalement défaillants ou absents. Awa n’est d’ailleurs pas le seul de tes textes ou écrits qui souligne le fait ou en fait un préalable. Théorises-tu cette écriture de l’absence ? En quoi est-il pour toi fondamental de mettre à jour ce manque ou cette démission via le fait littéraire ? En quoi est-il fondamental pour toi de produire du discours et de la fiction sur les jeunes ou les adolescents des banlieues d’aujourd’hui ? Que nous apportent-ils ? Que nous montrent-ils ?

Je ne pense pas être la seule de ma génération que hante le thème de la disparition. Née à la fin des années 1960, je fais partie de celles et ceux qui sont liées par la mémoire directe aux disparitions de masse qui ont marqué le terrible XXème siècle. Mes grands-parents ont vécu les deux guerres mondiales, mes parents sont nés pendant la seconde, l’histoire du XXème siècle est pour moi comme pour tous ceux et celles de ma génération une histoire incarnée dont nous sommes les derniers témoins. Il n’est pas possible que cette situation particulière dans le cours de l’histoire mondiale n’influence pas notre regard sur ce que nous vivons aujourd’hui, même à notre insu.

Ce qui a été disparaît et s’efface, de plus en plus vite. Le monde est couvert de ruines à cause des guerres, mais aussi de ruines industrielles qui ne sont pas les vestiges d’une civilisation antique, mais bien celles de la vie quotidienne des ouvriers et ouvrières qui travaillaient là, il y a moins de cinquante ans. Nous sommes projetés dans une temporalité de l’éphémère à tel point que la disparition de l’humanité ne semble plus seulement un cauchemar de prophètes de malheur. Les adultes sont démissionnaires faute de pouvoir faire face à ce constat en changeant radicalement leurs modes de pensées et d’action. Ils transmettent aux générations suivantes le fardeau des conséquences de leurs erreurs. « How dare you ? » crie Greta Thunberg, et ce cri nous devons l’entendre. C’est du côté de la jeunesse des banlieues que peut venir la remise en question radicale du vieux monde, et une vraie vision d’avenir parce que l’histoire de cette jeunesse est consubstantielle à celle des luttes. Mais force est de constater que c’est précisément sur ces jeunes que s’abat la répression, la ghettoïsation et les empêchements d’exister sous toutes les formes possibles, raciales, sociales, politiques, culturelles. On inculque à ces jeunes l’idée qu’ils sont illégitimes à circuler, à penser, à parler, à agir, à créer. Qu’ils sont passibles de la prison, de violences policières, de la mort du fait de ces violences, parce qu’ils sont souvent racisés et qu’ils vivent dans des zones urbaines reléguées. Il faut inclure ceci dans le « how dare you ? », sinon nous n’avancerons pas.

Ce qui frappe dans Awa, c’est que tu mets également en scène des petites gens. Le fait que ton personnage principal soit une jeune fille noire contrainte au vagabondage dans un monde qui l’a d’emblée classé comme étrangère frappe l’imagination tant ce parti pris s’avère soudain singulier dans l’environnement littéraire qui est le nôtre. Lire Awa, c’est aussi constater en creux que la littérature semble s’adresser généralement à une tout autre classe sociale, à de tout autres milieux riches, masculins et blancs. Les petites gens et surtout les femmes que tu dépeints apparaissent soudain comme de véritables points aveugles de l’écriture contemporaine. Quel est ton sentiment sur le rôle que devrait jouer la littérature pour mieux rendre compte du réel ? Est-ce que ce déni de classe en littérature pourrait selon toi être vu comme symptomatique du naufrage que nous avons le sentiment actuellement de vivre ?

Je ne me sens pas apte à proposer une critique globale de la littérature et de l’écriture contemporaine. Mais il y a tout de même aujourd’hui des auteurs et des autrices qui travaillent ailleurs que dans l’autofiction, blanche et bourgeoise, souvent complaisante, qui a dominé la littérature française à la fin du siècle dernier. Des textes paraissent, qui s’intéressent à l’histoire, au social. Des fictions s’appuient sur des recherches précises et rigoureuses, des enquêtes de terrain : la visée est bien de donner à voir le réel, à dire la réalité. Reste que le monde de la culture demeure dominé par la bourgeoisie blanche, c’est un fait qui doit changer.

Les gagnants, les dominants, les mâles alpha ne m’intéressent pas. Malgré leur importance centrale dans le chaos global, la destruction de la planète et la maltraitance systémique de la plus grande partie de l’humanité, ils agissent dans une zone de la réalité stérile pour mon imagination.

Il y a des contes dans lesquels les héros sont des enfants pauvres, des orphelines, des abandonnés, et Awa se situe dans cette tradition-là, avec les loups, mais sans les fées. Mon écriture se nourrit de la proximité avec les gens ordinaires comme moi, de la vie quotidienne d’un quartier et des petites choses. C’est une manière peut-être de vaincre le pessimisme, en décrivant et témoignant de la lutte obstinée que mènent à bas bruit ceux et celles qui n’attirent pas le regard, ceux et celles que les puissants résument par ce mot « rien », mais, comme dit la chanson, qui sont tout. Awa est un récit souvent sombre, mais qui se termine sur un geste de libération qui renverse le rapport de force et ouvre sur tous les possibles.

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